Le Centquatre : moteur et miroir de la vie culturelle du nord-est parisien

06/11/2025

Un projet urbain devenu icône culturelle

Le Centquatre ou 104, niché dans le 19e arrondissement au 104 rue d’Aubervilliers, ne ressemble à aucun autre lieu culturel parisien. L’idée de transformer les anciennes pompes funèbres municipales – un site de 39 000 m2 – en laboratoire artistique est née dans les années 2000, comme réponse à la nécessité d’offrir au nord-est parisien un équipement à la hauteur des grands établissements du centre et de l’ouest intramuros (Le Monde, 2008).

Ce projet d’envergure, ouvert en 2008, ne devait pas seulement abriter des expositions : il a été pensé comme un cœur battant et perméable à la vie du quartier, espace de production, de diffusion, mais aussi d’appropriation, pour des habitants dont beaucoup étaient peu familiers des institutions culturelles traditionnelles.

Une programmation multiple, inclusive et évolutive

Difficile de définir le 104 tant la programmation y est variée : art contemporain, concerts, spectacles de danse, lectures, performances, marché de créateurs, parcours pour enfants, ateliers d’initiation, résidences d’artistes, incubateur pour start-ups créatives – tout cela dans un seul bâtiment (Sources : Site officiel Le Centquatre-Paris). Ce choix d’éclectisme assumé fait la singularité et l’attractivité du lieu :

  • Plus de 700 000 visiteurs par an en moyenne (avant la crise sanitaire), dont une majorité de Parisiens et de Franciliens, mais aussi de nombreux touristes, riverains et curieux de tous horizons (Source : Direction du 104, Chiffres 2019).
  • Des spectacles de compagnies émergentes côtoient la venue de grands noms internationaux (Par exemple, William Forsythe, Yoann Bourgeois, ou plus récemment la Biennale internationale des arts numériques).
  • La fête de quartier, le bal populaire du samedi, les marchés de créateurs et rendez-vous dédiés au jeune public, intègrent pleinement la population locale.

Un lieu ressource pour les habitants du 19e et au-delà

La vocation du 104 n’est pas de s’adresser seulement à un public averti, bien au contraire. Le site est conçu pour s’ouvrir à la vie quotidienne : on y vient jouer au ping-pong, réviser dans l’espace de coworking gratuit, boire un café, laisser les enfants s’élancer sur la piste de danse ou discuter avec des artistes en résidence.

  • Ateliers gratuits ou à bas coût : Cuisine collective, rap, danse, photographie, couture – des dizaines d’ateliers par an, souvent organisés en partenariat avec des structures associatives et les écoles du secteur (Source : Plaquette du Centquatre, 2023).
  • Actions vers le public scolaire : Plus de 30 000 élèves franciliens accueillis chaque année, du primaire au lycée, via des parcours adaptés, pour favoriser la découverte artistique et l’émancipation culturelle.
  • “Un dimanche au 104” : Journée thématique mensuelle gratuite, mêlant activités familiales, concerts, projections… L’édition “Queer” en 2023 a accueilli 5000 personnes, témoignage de l’ouverture à toutes les diversités (Source : Le Parisien, 2023).

Un paquebot dans un archipel en mutation

Le nord-est parisien, longtemps vu comme “zone” périphérique, voit depuis quinze ans émerger de nouveaux acteurs culturels. Mais le 104 conserve une place particulière, à la fois point d’ancrage et moteur d’une constellation :

  • Il dialogue avec la Villette (Cité des sciences, Philharmonie), le Point Éphémère en bord de canal, les Frigos ou encore le Shakirail.

Ce maillage d’initiatives, associatives ou institutionnelles, contribue à faire des 18e, 19e et 20e arrondissements des espaces de création très dynamiques. Selon ParisInfo, le 19e concentre à lui seul 16% des nouvelles salles de spectacle créées à Paris depuis 2010.

L’impact sur le tissu urbain et social

  • Effet d’entraînement sur les commerces : Arrivée de librairies indépendantes, d’épiceries, de cafés, boostée par la fréquentation du 104.
  • Renouveau du quartier : Le passage de la rue d’Aubervilliers, longtemps associée à la précarité, devient un axe vivant et fréquenté.
  • Défis persistants : Coexistence entre ouverture culturelle et gentrification progressive, tensions sur le foncier.

Création, transmission, rencontres : le 104 comme fabrique du commun

Ce qui frappe au 104, c’est l’intention profonde de créer un lieu où le croisement des publics n’est pas une façade. Sur les grandes allées, les “curieux du dimanche” côtoient danseurs hip hop en entraînement libre, touristes perdus ou étudiants en “bootcamp” artistique.

Le 104, c’est aussi le seul grand établissement culturel public parisien à intégrer, depuis sa création, un incubateur permanent pour jeunes entreprises artistiques et culturelles (104factory). En une décennie, plus de 150 start-ups y ont été accompagnées, dans le jeu vidéo, la scénographie immersive, l’artisanat créatif ou la culture numérique (Source : 104factory.fr).

Portraits croisés d’usagers

  • Fatou et Yacine, collégiens de la rue Curial, fréquentent le 104 lors des ateliers hip hop gratuits : “C’est le seul endroit du quartier où on peut danser sans se faire virer… On a appris à ‘slamer’, on se sent chez nous.”
  • Estelle, mère de famille, 36 ans : “Je viens après l’école, pour les ateliers enfants et même parfois prendre un café. Le dimanche on fait découvrir la musique live à mes enfants, ce qui n’était pas possible à la maison.”
  • Selim, jeune entrepreneur, accompagné par 104factory : “C’est ici que j’ai pu lancer mon appli de médiation culturelle. La proximité avec les artistes, le public et l’espace, cela aurait été impossible ailleurs.”

Quelques chiffres et faits marquants

  • 700 000 visiteurs annuels (pré-crise Covid), dont 40% issus du Grand Paris hors Paris intra-muros (Source : Direction du 104).
  • 200 événements grand public programmés chaque année, en moyenne.
  • Plus de 150 artistes en résidence depuis 2008.
  • 5% seulement du budget du 104 provenant de la billetterie : le reste est assuré par la Ville de Paris (60%), des recettes commerciales (location d’espaces, mécénat, partenariats), favorisant une politique de gratuité ou de tarifs accessibles (Source : Ville de Paris, Rapport 2021).

Le 104, un modèle en délibéré perpétuel

Au fil des ans, le 104 fait figure de laboratoire urbain à ciel ouvert plus que de simple scène culturelle. Sa gouvernance, complexe et toujours en ajustement, doit sans cesse jongler avec les attentes locales, les injonctions budgétaires, et l’ambition de rester un “tiers lieu” habité et ouvert.

Le sociologue Luc Gwiazdzinski (Université Grenoble-Alpes), qui a travaillé sur les “tiers-lieux” culturels, rappellait en 2022 : “Le 104 n’est ni un centre d’art classique, ni une simple maison de quartier. C’est une fabrique à usages multiples, et c’est ce qui fait son ancrage et ses défis.” Entre soutien à la jeune création, accueil du tout-venant, élévation de la vie culturelle locale et défense d’une mixité réelle, l’équilibre reste fragile – et sans doute passionnant à observer.

Ouverture : à l’écoute des nouvelles dynamiques du Grand Paris

Le nord-est parisien continue sa mue, tiraillé entre l’ancien et le neuf, les inégalités et les potentiels. Le 104 s’impose comme un point de repère, autant qu’un révélateur. Les questions qui traversent ce grand vaisseau – vivre ensemble, accès à la culture, fractures urbaines, hybridation des usages – sont au cœur du Grand Paris d’aujourd’hui. Les prochains défis ? Renforcer l’accessibilité, continuer d’inventer de nouveaux formats, et peut-être, inspirer d’autres quartiers à suivre ce pari collectif.

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